Présentation

Peindre est pour moi le seul exercice dont je crois être capable de le pousser assez loin pour qu’il m’astreigne à découvrir plus que ce que je ne pourrais imaginer apprendre par moi-même, sinon… 

Mais une fois enseignée, c’est-à-dire une fois le tableau peint (ou considéré comme tel…), me voilà retournée dans l’espace habituel du quotidien, dans une vie perceptive, sensorielle et cognitive réduite, la vie des objets aboutis et non plus celle des processus. Difficile alors d’en parler. 

Merleau-Ponty disait, je crois, que c’est par un « emprunt fait à la structure-monde » que se construit notre univers de vérité et de pensée. Cette structure-monde qui cependant requiert l’exercice de la pensée ou de l’art, peut-être l’exercice d’une aventure, pour être touchée, approchée, esquissée. Il y a imitation - et l’on devrait sans doute dire : ce qu’il y a d’humain, c’est l’imitation - mais pas une imitation de ce qu’on perçoit (sait) déjà avant d’avoir mis les machines de découverte, d’invention, de… révélation en route et d’y avoir obéi étroitement. Imitation exigeante car si improbable, imitation sans provision.

Car il faut que le chemin demeure praticable, jour après jour de travail, pour dégager ce qui se présentera éventuellement progressivement si l’on ne laisse pas tout se refermer trop vite sur ce qu’on nommera un temps, sera-t-on parvenu à respecter la lente montée de la figuration, le tableau. Pour moi : le tableau et ses femmes - presque invariablement. Je peins donc, comme j’en fais le constat après coup, presque invariablement des femmes, des femmes avec des visages, faut-il le préciser, des femmes dont le visage habille tous les corps, des femmes dont les corps portent les histoires.

C’est sans doute cela l’aventure : la perte continuelle de ce qui pourra valoir entre la toile et moi comme tableau, et les retrouvailles encore suffisantes heureusement, les rencontres regagnées (contre l’abandon à la seule pratique esthétique) avec quelque chose qui se manifeste assez sur la toile et insiste suffisamment comme de soi-même (cette vie, vie-monde peut-être, qu’on ne connaîtrait pas sinon, donc cette vie, pour moi, des femmes qui apparaissent, ce quelque chose qui potentiellement devient presque une forme d’existence, des quelques-unes possibles, leur émergence exigée de l’intérieur d’elles-mêmes comme apparence, au moins, au moins rendues visibles, et dans cette visibilité, impassiblement actives) pour qu’on ne lâche pas tout, pour que je puisse oublier de réfléchir à ce que je fais devant la toile et sois tenue au seul exercice de peindre, de les peindre, de les peindre jusqu’à ce qu’elles se tiennent d’elles-mêmes, colorées, devant qui se prendra à les regarder. 

Ces femmes m’imposent ainsi à moi d’abord leur propre force d’invasion ; depuis leur toiles, elles mènent un regard autonome qui croise mon existence ; elles placent leurs corps dans un espace qui nous est commun mais aussi soudainement puissamment étranger puisque partagé avec ces autres-elles que de peinture… semble-t-il. C’est tout au moins comme cela que ça m’arrive, que ça m’implique, cette invasion, invasion que j’apprivoise bien, à force, et dont dépend une part finalement fière et fragile de ma propre vie (que je peigne alors ou non, c’est vrai, elles invoquent alentour, hantent et interrogent de leur seule initiative), car ces femmes ont émergé il y a des années d’un premier gribouillage (comme cela se passe parfois, on le sait, lorsqu’on téléphone, et il y a en embuscade le sort fripon avec son cortège d’entourloupes qui, à partir de ce qui ne serait rien qu’à jeter couramment, s’entête à donner suite), pour s’imposer finalement comme un monde qui veut être représenté et représenté par nous qui pouvons voir. Une revendication de la vie de ces femmes, parmi toutes les revendications de vie.

Ces femmes, je leur dois mes efforts, elles disent mieux que je ne le ferais d’aucune autre manière ce qui en moi ne m’appartient pas : ma propre appartenance au Monde, mon propre devoir dans, avec et au travers du Monde. Ces femmes ont pris de leur propre poussée des formes différentes, apparitions fantomatiques entreposées dans chaque coin de la maison, spectres sans surnaturel aucun, condensé humain d’expériences irréductibles à la forme limitée d’une seule biographie. Je suis vivante (ainsi ma fille et son père), mais ces femmes, incroyablement, en savent et en disent maintenant plus que moi, plus que nous, suis-je prête petit à petit à me risquer à dire. Que cela soit entendu ou non, c’est là tout l’apport étrange de l’art, cette plus-value scandaleuse qui l’emporte sur nos vies individuelles tout en nous offrant la possibilité d’une valeur dont nous ignorerions sinon les effets en retour possibles sur nous-mêmes.

Mounira Mohamed